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Emmanuelle Cart-tanneur

Nous ne vieillirons pas ensemble

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Ne bouge pas. S’il te plaît…

Tu vois, je n’avais jamais eu envie de te parler jusqu’à présent. Depuis le temps qu’on est ensemble, j’aurais pu. Ne serait-ce que pour te maudire. Mais j’ai préféré t’ignorer. Faire comme si tu n’avais jamais existé. Nier ton existence, pour oublier comment tu étais arrivé, et refuser de penser à ce qui allait nous arriver.

Mais ce soir il le faut bien : nous n’avons plus beaucoup de temps à passer ensemble toi et moi, et il faut que tu saches, avant de t’en aller pour toujours, pourquoi je suis dans ce car de nuit – et pourquoi je vais les laisser te tuer.

Tu ne verras jamais la couleur de mes yeux. Tu ne connaîtras jamais l’odeur de ma peau. Nous ne vieillirons pas ensemble, c’est stupide mais j’ai en tête, lancinante, la musique de ce film de Pialat que j’avais adoré. Un vieux film, je crois, mais je l’avais découvert un soir, avec lui, qui m’en avait apporté le DVD. On s’était installés sur le canapé, lovés l’un contre l’autre comme deux gros chats paresseux, comme deux petites bêtes qui se tenaient chaud, et c’est ce qu’on faisait, depuis six mois : on réchauffait nos solitudes – rien que ça, je crois. Je ne sais pas s’il m’aimait. Je ne le pense pas. Mais il m’importait peu de ne pas être aimée, j’avais un homme à moi, pour moi, des épaules pour me protéger, un toit pour m’accueillir le soir, un lit pour m’y reposer. Le futur était incertain, oui, mais je ne m’en souciais pas. Le présent était doux, et je m’y laissais glisser, détachée, sereine. Et je croyais que ça pourrait durer.

 

Je ne sais plus depuis combien de temps le car est parti. Ai-je dormi ? Somnolé, peut-être. Je n’ai pas vu la frontière – bien sûr, il n’y a plus de douane ; mon crime restera européen. Il aura pourtant fallu que je quitte la France pour accomplir ce que j’ai décidé, faute d’y avoir trouvé soutien ou compréhension. La loi l’a dit : je devais m’expatrier, ou te garder.

La loi ! Qui a pu décider un jour que la vie devait suivre des chemins rectilignes, prédéfinis, schématisés ? Quelqu’un a-t-il imaginé qu’un jour, une jeune femme de vingt-cinq ans découvrirait sa grossesse au bout de quatre mois alors qu’on l’avait dite stérile ? A-t-on codifié ce qu’elle devrait alors raconter à son père musulman qui avait toujours préféré penser que sa fille resterait vierge jusqu’au mariage ? S’est-on demandé ce qu’elle envisagerait quand son amant déciderait de reprendre sa liberté au même moment ?

Les questions sont toujours les mêmes. J’ai bien compris que personne n’aurait de réponse. Alors, j’ai décidé, toute seule. Je ne peux pas te garder.

 

Est-ce Eindhoven ou Utrecht que nous venons de passer ? J’ai consulté le trajet du car à la gare routière, avant de partir, hier soir. Il faudrait que je dorme. Mais je vois déjà le jour s’annoncer et le car arrive au petit matin.

Tu vois, on aura au moins fait un voyage, tous les deux… Je t’aurai emmené en Hollande… Quelle est cette douleur qui me rend si cynique ? Je ne voulais pas penser cela. Pardonne-moi. Même s’il est trop tard, bien trop tard pour te demander pardon.

On aurait pu… on aurait pu, oui, peut-être, s’en sortir, tous les deux. J’aurais accepté ce poste à plein temps. On aurait déménagé. On aurait pu se cacher, les premiers temps. Et puis, mon père aurait fini par comprendre.

Peut-être.

Non. Il n’aurait jamais compris.

Je n’ai pas eu le courage de l’affronter. Tu aurais été trop petit pour me le donner.

Tu aurais souffert toi aussi, tu sais. C’est aussi pour toi que je fais ça.

 

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