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François Camper : biographie

De ma naissance à Besançon (Doubs) en 1947, je n’ai, vous vous en doutez bien, aucun souvenir. Mais de mes années d’étude, jusqu’au bac, si ! Un plaisir d’écrire, de raconter qui traverse toutes les années collège et lycée, mais un bac math élem. Par goût et non en raison d’une quelconque dictature des matières scientifiques.

Après le bac, je quitte la Franche-Comté pour la Bretagne. Complète ma formation par deux années d’études philosophiques puis un retour aux amours scientifiques en licence de physique-chimie… abandonnée en fin de 2e année.

En 1970 je commence ma vie professionnelle comme professeur des collèges (matières scientifiques) puis oblique rapidement vers le journalisme. La raison a pris le dessus, j’ai fini de balancer, je choisi l’écriture ! Pendant 30 années, à Nantes, Vitré et Rennes, au sein du journal Ouest-France, j’apprends à écrire clairement, rapidement… et court, mais l’exercice laisse peu de place à la créativité.

Fan de musique classique, pour satisfaire cette envie de raconter autre chose qu’une actualité parfois bien banale, j’exerce en parallèle une activité de critique musical pour mon journal mais aussi Répertoire puis Classica. Spécialité : musiques anciennes. Ce sera l’occasion de faire, chez les interprètes autant que dans les répertoires, des rencontres chargées d’émotions propres à débrider la plume (puis le clavier).

Aujourd’hui à la retraite, j’ai de nouveau traversé la France pour revenir au pays. Mais, après avoir vécu dans de grandes métropoles, j’ai décidé de m’arrêter dans un tout petit village de montagne à quelques centaines de mètres de la Suisse. Un autre mode de vie ! Avec ses valeurs et ses travers que j’observe avec intérêt et attention et que je retranscris en contes et nouvelles sans avoir encore osé les partager.

François Camper

Le théorème du « Triangle »

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Les grands cimetières n’ont rien de lugubre. Même sous la lune ! Il s’y produit d’étranges rencontres. On y entend de curieuses conversations. En fait on y vit intensément… Vous voulez vous en convaincre ? Suivez-moi dans le carré des poètes au cimetière du Père Lachaise. Tendez l’oreille et ouvrez les yeux.

  • Pierre, réveille-toi !

 

 

  • Bon sang, fait un effort, bouge-toi un peu. Tu ne vas pas passer ton temps à dormir.

 

  • Oh, Frédéric, laisse-moi un peu tranquille. Je pense ! Tu crois que c’est facile de raconter des bêtises. Il me faut du temps pour donner l’impression que j’ai la répartie facile. Si tu l’as oublié, on est quand même un peu déconnectés de la réalité maintenant. Et puis, flûte, est-ce que je te dérange quand tu composes en cachette ?

 

  • Joue pas au cabot, Pierre. Ce n’est pas ton genre

 

  • Tu veux encore me faire écouter un de tes innombrables « nocturnes » ? T’arrêtes pas depuis que tu es enfermé sous ta pleureuse. C’est pas parce qu’on nous a abandonnés sous terre et qu’on ne revit que la nuit qu’il faut nous bassiner avec tes accords langoureux et tristes à en mourir. Change de registre Fred ! Lâche-toi. Qu’est-ce que tu dirais d’une
  • bacchanale ? Au moins on pourrait rigoler un peu tous ensemble. Demande à ton voisin Luigi si tu ne sais comment t-y prendre. Ou à Michel. Il avait le piano un peu plus joyeux que toi !

 

  • Je t’ai connu plus drôle. Tu es en panne d’inspiration ou tu fais la tronche ? Si je te hèle, c’est que j’ai besoin de toi !

 

  • Bon, allez, vas-y, accouche.

 

*

*  *

 

  • La nuit est tombée depuis longtemps sur les allées du cimetière du Père-Lachaise. L’espace appartient aux seuls « défunts ». Enfin, pas si morts que cela les pensionnaires éternels. Derrière les grands murs, cela bouge autant que de jour, mais jamais vous n’en serez témoin. A moins de me suivre…

 

  • Si ce soir, Bosquet Delille, au bout du Chemin Denon, dans le carré des poètes, l’ambiance semble un peu électrique, l’ambiance est en général plus détendue. Voire bon enfant.

 

  • La vedette, ici, c’est Frédéric ! Frédéric Chopin. Tout le jour ça se bouscule autour de sa tombe. La muse éplorée qui veille sur lui préfère cacher son regard. Lui, le pauvre, il en attrape le tournis. Au point, dès que les portes du grand cimetière se ferment sous la lumière incertaine de la lune, d’éprouver le besoin de s’échapper et d’oublier fans et groupies. Faut dire qu’il les supporte depuis 165 ans ! Des jeunes, des vieux, de toutes nationalités ; des blancs, des jaunes, des noirs… Sûrement qu’un jour, il verra des petits hommes verts venir fleurir sa tombe. Un brouhaha incessant, des bousculades… et ces fleurs ! Par dizaines, par centaines, par milliers… Il a horreur des fleurs !
  • Pour oublier, chaque soir, une fois le calme retrouvé, Frédéric part faire la fête avec ses voisins.

 

*

*  *

 

  • Tiens, au passage, me souffle en aparté, l’un des voisins du musicien, Pierre Desproges, le Pierre que hélait Frédérique au début, «la « Fête des voisins » c’est dans les cimetières qu’elle est née. Pas dans les HLM de la région parisienne ! Ici tout est aboli. Le temps et les privilèges, tout comme les classes sociales. Les monuments les plus grands, les plus riches ou les plus extravagants ne sont là que pour témoigner d’une gloire ou d’une puissance bien passée. Aujourd’hui, tous ceux qui y ont élu domicile sont sur le même pied, dans l’égalité la plus complète. Cela aide dans les rapports humains ! Tu me crois ou pas, ça m’est égal. Mais il était nécessaire que je t’en informe, foi de Monsieur Cyclopède ! ».

 

*

*  *

 

  • Mais revenons à Frédéric ! Et à ses voisins. Sous les grands arbres centenaires, le quartier du chemin Denon et ses alentours ne sont finalement pas si mal famés. Une poignée de musiciens aux styles très divers, voire opposés. Luigi Cherubini, Gustave Charpentier, Michel Petrucciani, Mano Solo… Et à peine plus loin, un peu isolé, et volant parfois la vedette à Frédéric, Jim Morrison !

 

  • Si Luigi, le « vieux » maître italien, garde une certaine distance – il en veut encore au polonais d’avoir brillé plus que lui dans les salons parisiens – les autres aiment comparer leurs styles. Petrucciani subjugue Frédéric.

 

  • « Une chance pour moi que tu sois né un siècle et demi plus tard. J’aurais eu quelques soucis à me faire côté virtuosité. Va falloir que tu m’apprennes deux trois trucs. »

 

Les rencontres entre les deux pianistes finissent toujours dans un grand éclat de rire et une sarabande de vingt doigts déliés sur un clavier imaginaire. De mémoire de résident, aucun piano n’ayant franchi les murs du cimetière !

 

Conteurs et amuseurs font aussi partie de la bande. Quand il décide de prendre l’air, Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, l’auteur de « Paul et Virginie », le plus délicat des romans d’amour, impose à tous le silence. « Faut pas que je vous laisse dans l’ignorance. Je me dois de vous narrer les vraies amours de mes héros. C’est plus proche du Marquis de Sade que d’une bluette. N’oubliez pas que Virginie était la fille d’un libertin ! Aujourd’hui, je ne crains plus rien. Mais à l’époque si l’on voulait vivre libre, il valait mieux rester dans les clous de la morale. Pas question pour moi de vivre comme le « divin marquis » qui n’aura pas vu plus le jour pendant sa vie qu’après sa mort !  »

 

L’accumulation des détails ne manque jamais de semer le trouble dans les corps décharnés et refroidis de son auditoire. Le plus assidu est Pierre Desproges. Il jouit de cette littérature salace enfouie sous des siècles d’oubli. Il se défoule.

 

  • Ça y est. Ça recommence. Y a ma libido qui me chatouille. J’arrive plus à bosser. Coucher, baiser, sauter, y a plus que ça qui compte, je n’arrête pas…. »*

 

Peut jamais aller plus loin ! Claude Chabrol le coupe à chaque fois. Ça l’amuse de trancher et de détourner les profondes pensées de son ami. Et puis il a tant d’images qui l’obsèdent qu’il lui faut sur le champ raconter le film qu’il est en train de monter dans sa tête.

 

  • «Jacques-Henri, te rends-tu compte ? C’est puissant ton histoire ! Un conte pervers à la Régine Deforges ! Tu avais deux siècles d’avance… Mais comment raconter ça sans se faire censurer. Pas simple… »

 

  • « Fait pas ton cinoche, Claude. La pellicule restera dans ta tête. C’est fini les cinés des grands boulevards ou les cinoches de quartier » se venge à chaque fois le caustique Desproges.

 

Le prude Frédéric aux amours féminines plutôt difficiles ne s’accommode guère, lui, de ces déballages érotiques mais la peinture, à la fois précise et magnifiée par les talents du conteur, du décor luxuriant des amours de Paul et Virginie lui font tendre l’oreille jusqu’au terme du récit. D’autant que le dénouement change au gré de l’inspiration.

 

Ainsi va la vie nocturne au Père-Lachaise.

 

*

*  *

  • ..

 

  • Oui, Fred, qu’est-ce qu’il t’arrive pour être aussi insistant ? Les copains te gonflent ?

 

  • Laisse tomber, ils s’amusent. Un peu grassement, mais ils s’amusent.

 

  • Il va bientôt faire jour. Tout va rentrer dans l’ordre. Et nous au bercail. Enfin, dans le trou !

 

  • Justement faut faire vite. As-tu déjà jeté un œil discret quand, de jour, seuls les vivants sont dehors ?

 

  • Ben, oui, c’est parfois marrant.

 

  • Et souvent instructif. Tu es franc-maçon, Pierre ?

 

  • Tu n’es vraiment pas bien… Tu me connais encore mal. Quelle idée ?

 

  • Alors, tu ne me feras pas le coup de la symbolique franc-maçonne.

 

  • ?

 

  • As-tu remarqué la tombe qui est en face ? « Rouland » ?

 

  • Oui, très « fin XIXe », sans grande valeur artistique. Tout à fait commune !

 

  • Je te croyais plus observateur…

 

  • ?

 

  • Toi, moi et eux, on est placés aux trois sommets d’un triangle équilatéral.

 

  • ?

 

  • Rigole si tu veux, mais j’ai le sentiment qu’on est réunis dans une même communauté.

 

  • Tu exagères. Qu’est ce qui te permet d’affirmer une énormité pareille. On ne les a jamais vu fréquenter nos petites fêtes et sorties…

 

  • Sont sans doute un peu timides. Ils n’ont pas l’habitude des planches et du spectacle. Surveille un peu ce qui se passe dans la journée et on reparle à la prochaine sortie.

 

  • Ça marche. Allez, bonjour ! Dors bien. Et s’il te vient l’envie de composer, fais-toi aider par Petrucciani !

 

L’attente fut de courte durée.

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