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Biographie

À cause du manque d’entrain de son hémisphère gauche, Émilie Boré a renoncé à faire des études de médecine pour s’adonner aux sciences molles. Historienne de l’art par vocation, elle a passé quatre ans dans le marché de l’art et se passionne pour le genre du paysage (elle s’intéresse toujours de très près à l’iconographie des glaciers alpins). Chroniqueuse satirique par dévotion, elle a collaboré à l’hebdomadaire suisse romand Vigousse comme responsable des pages culturelles et journaliste judiciaire. Pourvoyeuse de contenu par obligation, elle a été rédactrice en chef du site web et du magazine Loisirs.ch jusqu’en 2014. Aujourd’hui, elle continue à gribouiller des histoires et des chansons avec ses deux chats, Duke et Lington, sur les genoux. Elle a publié son premier livre en 2014 aux éditions Stentor, Contes saugrenus pour endormir les parents, et a un album jeunesse en préparation qui narre les déboires d’un loup végétarien (sortie prévue en mars 2015).

Emilie Boré

15’000 signes, espaces compris

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Elle s’assit sur une tombe au hasard de la division 39 du fameux cimetière parisien, celui du confesseur de Louis-elle-ne-savait-plus-combien.

 

15’000 signes, espaces compris, pour une nouvelle autour du Père-Lachaise. Le thème du concours littéraire (célébrités et anonymes trépassés parlant entre eux et avec les vivants) vacillait dans l’esprit d’Émilie comme un feu follet ; elle trouvait ce sujet espiègle et terrifiant à la fois. Pourtant, c’était la consigne qui tournait dans son esprit comme une formule magique, entêtante : 15’000 signes, espaces compris. Elle qui se perdait généralement en phrases à rallonge et parenthèses à tiroirs, elle était inquiète.

 

Emmitouflée dans une longue doudoune et chaussée de bottes italiennes fourrées pour parer à cette froide fin d’après-midi de novembre, elle se cala confortablement contre la pierre tombale et laissa dériver son esprit sur les vertus synthétiques de l’épitaphe. 15’000 signes, espaces compris. Elle imagina alors le caveau de Jacques Chirac portant l’inscription « 5 minutes, douche comprise » et pouffa.

 

Puis, lorgnant la pointe impeccable de ses bottes appuyées sur le granit épuisé, elle pensa à la tombe de

 

Jacques Prévert à Omonville-la-Petite, dans le Cotentin ; pas une sculpture, à peine un tombeau. Juste un tumulus surmonté d’une pierre brute, recouvert de marguerites, de bruyère et d’hortensias. Nos morts ressemblent à nos vies, songea Émilie revenue à des pensées plus profondes. Celui qui a chanté la nature sauvage des fleurs comme celle des hommes se retrouve, fort justement, dans l’humilité de la terre.

Elle tourna la tête, vit la tombe grandiloquente d’un maréchal d’Empire avec ses empilements de colonnettes, de médaillons sculptés et de pyramides orgueilleuses. Cette parade post-mortem la dérouta. Ne sera-t-on jamais en paix, vraiment ? Faudra-t-il rouler des mécaniques jusque dans le sépulcre ? L’égalité devant la mort, tu parles ! Va dire à Mozart, dont les os se battent en duel dans une fosse commune, qu’il a autant d’importance que Balzac, encensé dans sa robe de chambre en pierre. Émilie nota dans son carnet Moleskine que la robe de chambre de Balzac, sculptée par Rodin, était un « mondain habit de nuit éternelle ».

 

— Hé ! lança une voix.

— Hein ? murmura Émilie qui capuchonna son Mont-Blanc n’importe comment.

 

Se redressant sur ses jambes, elle chassa rapidement un pli disgracieux que sa doudoune

formait au niveau du ventre (qu’elle avait pourtant plat), se retourna vers la division 25 d’où provenait la voix, mais  ne vit rien. Frissons, jambes molles, cœur dans la gorge, déglutissement malhabile. Émilie ressentit la liste habituelle de ses symptômes d’angoisse qui arrivaient à peu près n’importe quand, surtout quand il n’y avait absolument aucun danger.

 

— Ben ça vous réussit pas d’être au cimetière. Vous êtes toute pâle, blanche comme un suaire !

 

La voix venait « d’en bas ». Nom de Dieu, Hadès m’a entendu me foutre de ses morts, il m’appelle, il veut que je descende, pensa Émilie entre deux spasmes nauséeux.

 

— Là ! Non, au-delà ! Où…, là, en bas ! Dans le trou !

 

Enfin elle le vit. Un homme, plus en chair qu’en os, appuyé contre une pelle (et non une faux comme elle le crut d’abord), au fond d’un profond trou, de l’autre côté de l’allée. Un fossoyeur ! Oh, la bonne nouvelle… Ayant recouvert toute sa faculté de juger (et par la même occasion,  celles de marcher, sentir, déglutir et aimer), Émilie prit le temps de penser à Brassens, à la plage de Sète, à ces endroits de vrai répit où elle aimerait finir ses jours. Et pas dans un parc d’attractions de la mort comme ce Père Lachaise. Elle traversa l’allée et gagna le bord de la division 25 pour s’approcher de son interlocuteur des abysses.

 

— Bonjour, Monsieur. Pardon, je ne comprenais pas d’où venait cette voix… spectrale !

Elle agita nerveusement ses doigts en forme de guillemets avant de reprendre, en direction du trou : Non, mais ça va. Je suis très blanche de nature, mon côté « aristocrate » dit ma mère. Elle acheva sa phrase par un petit rire mondain.

 

— Mais ça va faire une heure que vous êtes là ! C’est pas un lieu pour jeunes filles, croyez-moi, répondit-t-il en riant aussi, d’un rire toutefois moins cristallin – sans doute à cause de son âge avancé et, peut-être aussi, de son nez très aquilin. Émilie trouva qu’il ressemblait à un aigle ; avec ses deux yeux perçants, comme des billes noires, qui la déshabillait.

 

— Non, mais en fait, je viens m’imprégner du lieu parce que je participe à un concours de nouvelles dont le thème tourne autour du cimetière du Père Lachaise.

 

L’homme la regarda avec un fin sourire (il avait une bouche vraiment très mince, comme un trait de crayon entre le nez et le menton) et il leva les yeux vers le ciel, comme un haussement d’épaules du cœur.

 

— Voici les auteurs attirés bien bas… Plume à la main dans un triste décor, cherchant une muse dans le trépas : au lieu de vivre, ils regardent les morts.

— Joli, concéda la jeune femme intriguée par la verve de l’ouvrier.

 

Pur produit de la ville, pensa-t-elle. Elle écrirait dans son Moleskine, plus tard (bien après la clôture du concours) : « C’était une sorte de Charon entre la vie et la mort, entre la nature qu’il creusait et la culture qu’il cultivait. Il avait d’ailleurs un nez bourbon, une noble bouche un peu pincée (mais peut-être n’avait-il tout simplement plus beaucoup de dents ?) ».

Le fossoyeur jeta sa pelle, s’adossa à la paroi du trou et croisa les bras.

 

— C’est sûr, les passants pensent qu’on est pragmatique avec nos tractopelles et nos mines blasées. Mais faut pas croire… Ou plutôt si ! On a des tics, on entend des voix, on voit des choses passer…

— Vous voulez dire que vous avez des connexions avec l’au-delà ?

— Ouais ma petite dame, et en haut débit même. De quoi écrire, mais dans l’genre requiem…

— Non, vous me charriez, s’abandonna Émilie en adoptant un ton nettement plus familier.

Il rit à nouveau de sa grosse voix rauque d’ouvrier qui a eu froid souvent et renifla.

— Non je vous charrie pas ! Il y a bien des signes. Des signes qui trompent pas.

— Mais comment ça, des signes ?

— Tenez, sur la tombe de Monsieur Parmentier où vous étiez assise. Au-dessus, tous les jours, on pose une patate : Ratte ou Désirée, Belle de Fontenay, Daisy ou Pompadour.

— Vous vous y connaissez drôlement en pommes de terre ! siffla Émilie admirative. C’est vrai que c’est drôle.

— Ce serait hilarant si on savait qui c’est ! Qui c’est qui les apporte et pourquoi il le fait !

— Un maniaque de la patate, lança Émilie, amusée. Je ne sais pas moi, un belge névrosé !

— Mais ça fait 41 ans, quelle guigne ! Pour un total de 15’000 jours, 15’000 signes…

— Espace compris ?

— Hein ?

— Non, pardon. C’est juste que je cherche un thème pour cette nouvelle et je trouve que la mort est un sujet sans fond.

— Ça doit être long ? demanda le fossoyeur, visiblement intéressé.

— 15’000 signes.

— Espace compris ?

— Espace compris.

 

Il cracha dans ses mains, reprit sa pelle et se remit au travail.

 

— Ce qu’il faut c’est la chute ; une fin bien pensée. Quelle que soit la culbute : une pointe, un arrêt.

— Mmmh. Je vois que vous écrivez un peu… Hein ?

Elle lui fit un petit sourire en coin, un sourire bien particulier qu’elle avait dans l’idée de faire breveter tant son efficacité était redoutable : immanquablement, il appelait la confession. Cela ne manqua pas, le fossoyeur inclina la tête contre son cou comme une tourterelle qui se rengorge et frotta sa joue imberbe du revers de la main.

 

— Oh, des gaudrioles ; des historiettes sur le genre humain, des trucs un peu grivois parfois… C’est que j’en vois passer des vivants !

Et vous avez d’autres histoires ? demanda Émilie intriguée.

 

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