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Monique DAHAN est née à Oran en 1942.

Après ses études universitaires et un parcours professionnel varié, elle crée un cabinet indépendant de conseil en gestion de patrimoine à Dijon, qu’elle dirigera pendant vingt-trois ans. Durant cette période, la rigueur mathématique et juridique ne laissera aucune place à son imagination qui soupire néanmoins, de temps en temps, à l’idée de romans qu’elle aimerait tant écrire ! Désormais libérée du poids de ses responsabilités par l’arrivée opportune de la retraite, elle peut enfin se saisir de la plume et donner libre cours à son inspiration.

 

Monique Dahan

Monsieur Emile

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Les premières lueurs du jour pointent au-dessus de la colline, puis le ciel s’embrase, annonçant l’apparition imminente du soleil. Le jour qui se lève sera, comme les précédents, brûlant et épuisant, car cet été 1947 est l’un des plus chauds depuis la création du service météorologique en 1873. C’est pourquoi le petit village auvergnat s’anime au moins deux heures plus tôt que d’habitude, afin de profiter des heures fraîches.

 

Toutes les fenêtres sont grandes ouvertes, comme autant de bouches asséchées, aspirant l’air frais du matin, que les maisons tenteront de conserver quand portes et volets se seront refermés.

Ici, on met la dernière main à la construction de l’estrade pour l’orchestre du bal du 14 Juillet ; là, on se presse déjà au marché et partout, sur les bancs, les anciens regardent s’agiter, d’un œil critique, tous ces « jeunes qui ne savent plus travailler, ma bonne dame ! »

 

Sortant de sa maison, monsieur Emile marche à pas lents, tête haute et regard fier. Ah ! C’est une célébrité locale, monsieur Emile, un authentique héros de la Résistance ! On lui a même offert la mairie, mais il l’a refusée sans donner de raison particulière. Les uns disent qu’il a quelque ressentiment à l’égard de certains villageois ; d’autres, qu’il n’en était pas capable ; d’autres encore, qu’il avait assez donné de sa personne … Mais il était résulté de cet affront fait à la commune, une partition de la population : soit il inspirait respect et admiration, soit on lui vouait rancune et hostilité. Lui, imperturbable, ne parlait plus à personne, gratifiant seulement d’un furtif signe de la tête ceux qui lui adressaient un sourire ou un salut.

 

C’est étrange, tout de même, qu’un homme aussi « bien » que lui, n’ait pas trouvé de compagne ; c’est un malheur de vivre tout seul, comme ça ! Dit une commère récemment arrivée au village.

Oh ! Mais c’est qu’il était marié avant la guerre ! Nous on l’a bien connue madame Emile, hein Janine ? Répond Marcelle, en donnant un coup de coude dans les côtes de sa voisine pour la faire acquiescer.

Ben, qu’est-ce qu’il lui est arrivé, alors ?

On n’sait pas ! C’est un mystère !

C’est pas si mystérieux que ça ! Reprend Janine ; tout le monde savait qu’ils ne s’entendaient pas !

Pour sûr ! Intervient le vieux René. Elle avait du succès la Ginette … C’était une bien jolie poulette ! Si j’avais pu …

Oh ben, toi !! Un balai avec un peu de rouge à lèvres, et tu courais derrière ! Lance Marcelle

Vieillir ne t’a pas arrangé le caractère, ma pauvre Marcelle ; toujours un mot désagréable pour chacun ! Pourtant … Si tu avais été plus gentille, je t’aurais ben fait un brin de causette !

Non, mais ; écoutez-le, celui-là ! Et Tu crois que je t’ai attendu pour … causer ? J’ai séduit les plus beaux gars du canton, moi, monsieur … Et si mon homme n’était pas mort à la guerre, j’aurais eu une famille, moi aussi !

La voix de Marcelle s’est brisée sur les derniers mots de sa tirade ; toute la rangée baisse la tête et fait silence pendant quelques secondes. C’est Janine qui ranime la discussion :

Le fait est, qu’un matin Ginette avait disparu !

On ne disparaît pas comme ça, quand même ! S’étonne la commère ; et ce … monsieur Emile, qu’est-ce qu’il a fait ?

Oh, ben il a participé aux recherches. On a ratissé les bois alentour, les ravins, les taillis … Rien ! Et puis, chez eux, il manquait une valise et des vêtements de Ginette. Les gendarmes en ont conclu qu’elle avait tout bonnement plaqué son mari !

Et elle a bien fait ! S’exclame Janine ; l’Emile, c’est peut-être un héros, mais ça ne doit pas être de la tarte de vivre avec lui ; il n’y en a que pour ses chats ! Tenez, regardez donc où il va !

 

En effet, à petits pas tranquilles, Emile se dirige vers le lavoir municipal où l’attend une dizaine de matous affamés. Il tire de son cabas une cantine en fer blanc, et distribue leur pitance aux petits félins impatients. Puis il les caresse et prend plaisir à leurs manifestations de contentement. C’est à peu près le seul moment de la journée où l’on peut le voir sourire. Ensuite, il reprend sa marche et, un jour sur deux, passe chez le boucher pour acheter du mou et, quelquefois, un morceau de viande pour sa soupe à lui.

Parce que, des chats, il en a aussi chez lui ! Ajoute Marcelle. Il ne reçoit jamais personne, mais je suis sûre que ça doit sentir la vieille pisse dans sa tanière !

René a raison ! Réplique Janine : tu es vraiment méchante ! Tu n’en sais rien du tout de l’odeur qui a chez lui ! Et puis, il trouve sans doute plus de satisfaction avec ses animaux qu’avec nous !

C’est vrai que, pendant qu’il risquait sa vie dans le maquis pour tenter de protéger les nôtres, y en a certains, ici, qui l’auraient bien vendu pour un peu d’argent ou un laissez-passer ! Ajoute René ; j’en connais au moins …

Bon, ça va, René ; la guerre est finie ! Aboie Marcelle. Eh ben, sur ces bonnes paroles, je m’en vais m’occuper un peu de chez moi !

 

Le soleil commence à chauffer ; il est temps pour chacun d’aller fermer volets et fenêtres. A partir de midi, la canicule va vider les rues jusqu’à ce que l’astre du jour entame son déclin. Alors, les enfants sortiront les premiers ; leurs jeux et leurs cris résonneront dans les ruelles étroites entre les maisons chaudes. Un peu plus tard, les anciens regagneront leurs bancs, heureux d’avoir survécu un jour de plus à la fournaise.

 

Ils sont là, comme ce matin, fidèles à leur rendez-vous informel, savourant la douceur de l’air et la chanson des grillons … pour ceux qui peuvent encore l’entendre. Les yeux fermés ou plantés dans les étoiles, à quoi pensent-ils ? A d’autres nuits aussi belles, quand ils étaient jeunes et qu’ils s’étaient échinés tout le jour à la moisson ? Aux premiers baisers maladroits, à la découverte de l’amour …

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