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Le recueil de nouvelles en livre… ou en e-book

Mikhal KTORZA

 

Littéraire dans l’âme, Mikhal Ktorza a pourtant obtenu un bac scientifique avec mention (mais certainement pas grâce aux mathématiques !). Elle a ensuite poursuivi des études de Lettres modernes à la Sorbonne où elle a découvert des auteurs comme Guy de Maupassant, Miguel de Cervantes, ou encore William Styron. La littérature était sa plus grande passion… jusqu’à ce qu’elle se mette à l’écriture il y a environ dix ans.

Elle a enseigné le français et le français langue étrangère (F.L.E) en France et aux États-Unis. Mais, en vrai touche-à-tout, elle a désormais décidé de s’orienter vers le rédactionnel.

Mikhal aime écrire, aussi bien en français qu’en anglais. Vivre un an aux États-Unis lui a permis de se rendre compte qu’écrire en langue étrangère n’est pas aussi insurmontable que ça en a l’air. Elle écrit donc des nouvelles, mais pas seulement : des articles, des essais, de la poésie… L’un de ses contes est sorti dans une revue québécoise en 2013, et l’une des ses micro-nouvelles a été publiée dans un recueil la même année. Si vous lui demandez quel est son plus grand rêve, elle vous répondra sans hésitation : « Voir l’un de mes romans être publié avec succès ! ».

Mikhal est une jeune femme passionnée qui aime la littérature, l’écriture, la musique et la photographie.

Blog littéraire : http://leschroniquesdemichaela.wordpress.com/

Personnages célèbres auxquels la nouvelle fait référence : Apollinaire, Balzac, Camus (du cimetière de Lourmarin), et Sarah Bernhardt.

 

 L’amour s’en est allé

 

Extrait

« Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu’il m’en souvienne

La joie venait toujours après la peine.

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont, je demeure… » 

La voix était douce et chantante, mais également d’une tristesse infinie. Elle fut interrompue sèchement par une voix plus grave et très clairement agacée : « Pourriez-vous mettre fin à cette complainte, je vous prie, monsieur Apollinaire ? »

 

La nouvelle

« Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu’il m’en souvienne

La joie venait toujours après la peine.

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont, je demeure… »

 

La voix était douce et chantante, mais également d’une tristesse infinie. Elle fut interrompue sèchement par une voix plus grave et très clairement agacée : « Pourriez-vous mettre fin à cette complainte, je vous prie, monsieur Apollinaire ? »

Le silence se fit. On put entendre un soupir, puis un autre, et enfin, la réponse du poète, tout droit sortie de la profondeur du caveau : « Je ne fais qu’exprimer ma tristesse, monsieur Balzac, et je le fais de manière noble… en vers et en rimes. Qu’avez-vous contre cela ?

− Ce que j’ai contre cela ? Ce poème, voyez-vous, nous l’entendons jour après jour, et ce depuis des siècles. J’en suis lassé désormais. N’auriez-vous pas d’autres créations un peu moins… mornes ?

− Moins mornes ? Mais la vie est morne, monsieur Balzac, et vous le savez très bien. C’est ainsi que vous la dépeignez d’ailleurs dans vos romans qui infligent au cœur de chacun de vos lecteurs une morosité indélébile … Pauvres d’eux.

− Seriez-vous en train d’insinuer que ma prose est aussi terne et déprimante que votre poésie ? J’ai bien compris vos attaques précédentes contre ma littérature et sachez que je n’apprécie guère vos critiques. D’ailleurs — »

Une voix venue de plus loin (du village provençal de Lourmarin n.d.l.r.), qui n’aimait guère les disputes, interrompit les deux hommes : « Messieurs, messieurs, inutile d’en venir aux mots. Ce combat de coqs ne vous mènera nulle part. Où pourriez-vous aller d’ailleurs ? Vous êtes morts, je vous le rappelle, alors, un peu de décence.

− Vous aussi, vous êtes mort, monsieur Camus, et vous ne devriez aucunement vous immiscer dans ce léger différend qui m’oppose à monsieur Apollinaire.

− Je voulais juste vous éviter un énervement inutile, monsieur Balzac » rétorqua Albert Camus.

« J’approuve, pour ma part, l’intervention de monsieur Camus. Il s’y connait, en littérature, lui. Quel français n’a pas lu au moins une fois L’étranger ? Qui ne connait pas La peste ? J’ai moi-même eu le plaisir d’en prendre connaissance d’ici, aussi bas de bas suis-je. Monsieur Camus, en grand écrivain qu’il est, sera donc à même de juger de la qualité de mes vers ».

Un raclement gêné de voix se fit entendre, puis, un bredouillement tout aussi gêné : « C’est que… je ne me permettrai pas de juger de la prose des uns et des vers des autres. Si vous reposez là, au Père Lachaise, c’est que vous avez tous apporté votre pierre à l’immense édifice de l’art. Chacun l’a fait à sa manière, voilà tout ».

Albert Camus pensait, par ces mots, avoir mis un terme au conflit des deux hommes, mais il se rendit vite compte qu’il n’en était rien. Les ego présents dans ce cimetière étaient bien trop imposants pour en rester là.

« C’est une belle façon de ne pas se mouiller ! C’est bien comme ça qu’on dit, au XXIe siècle, n’est-ce pas ? » ricana Balzac.

Albert Camus, resté calme jusque là, commença à perdre patience : « Je n’ai pas à me mouiller, comme vous dites, parce que je ne suis pas là pour arbitrer vos différends avec le reste des pensionnaires de ce cimetière, monsieur Balzac. J’en aurais pour l’éternité, si c’était le cas.

− Cela ne poserait aucun problème en soi, Camus : vous reposez loin d’ici, à Lourmarin, avec pour seul viatique pour l’éternité les deux romans qui vous ont rendu célèbre » lança brusquement Honoré de Balzac.

 

Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous le pont de nos bras passe

Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

 

Apollinaire avait profité de la joute verbale entre Balzac et Camus pour poursuivre le chant de son « Pont Mirabeau ».

« Assez ! » cria Balzac d’une voix qui résonna dans tout le cimetière. L’écrivain aurait pu réveiller tous les morts, avec ce cri, mais personne dans ce cimetière n’en avait encore le pouvoir.

« Qu’est-ce qui vous prend, enfin ? » demanda Apollinaire, totalement offusqué. « Vous préférez peut-être entendre la lecture de vos romans, et ainsi endormir pour de bon tous ceux qui cherchent la quiétude de la vie après la mort ? » ajouta le poète.

« Mes romans ne sont pas soporifiques ! Mes romans sont grands ! » s’indigna Balzac.

« Oui, on connait tous vos romans aux descriptions interminables. Il parait que vous étiez payé à la ligne… Ceci explique cela » dit Apollinaire.

« Comment osez-vous ! Mes descriptions sont mémorables ! Je suis le maître de la description. Je peux, sur le champ, vous en gratifier d’une.

− Non merci.

− Je vais quand même le faire. Là voici : “Le cimetière était silencieux. On n’avait jamais entendu un tel silence nulle part ailleurs. Tout semblait s’être arrêté : le temps, le vent, la pluie — ”

« Arrêtez-vous ! J’en ai assez ! Je suis ici pour avoir la paix et au lieu de ça, j’ai droit à des joutes verbales sans intérêt aucun » déclara Camus.

Le bruit du tonnerre se fit entendre et la pluie commença à tomber, petite goutte par petite goutte, puis, à verse. C’est alors qu’une voix féminine, douce et forte à la fois, dit : « Messieurs, messieurs, ça suffit maintenant. Vous voyez ce que vous avez fait ? Vous avez déclenché une grosse fureur par votre vaine discorde. N’y aurait-il pas un moyen que vous mettiez votre ego de côté et que vous reconnaissiez le talent des uns et des autres enterrés à vos côtés ?

− Madame Bernhardt a raison » admit Albert Camus. « Il faut cesser le combat. Je suggère donc que chacun, à tour de rôle, lise à haute voix un texte qui lui tient à cœur. Nous avons l’éternité : le tour de chacun viendra, donc » ajouta-t-il.

« Que de sagesse » dit Sarah Bernhardt d’un ton théâtralement admiratif. « Je suis d’accord avec monsieur Camus. Commençons donc. Monsieur Apollinaire, à vous l’honneur » annonça-t-elle solennellement.

« L’amour s’en va comme cette eau courante

L’amour s’en va

Comme la vie est lente

Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure », déclama Apollinaire de sa voix toujours mélancolique.

« Et c’est reparti… Voilà ce qui arrive quand on laisse les femmes se mêler des querelles des grands hommes », bougonna Balzac.

 

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